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La vulnérabilité à la parole des autres

Dans la situation de grande douleur où l’on se trouve après la mort de son enfant, j’ai souhaité témoigner de ma forte sensibilité aux paroles de l’entourage au travers d’exemples vécus. Une phrase lancée sans réfléchir peut faire mal. Une autre peut réconforter. Il faut du temps pour apprendre à poser la parole d’autrui à la juste distance qui permette de protéger le lien d’ amour unique avec notre enfant parti ou bien d’ accueillir son soutien si elle se veut apaisante. Notre fille Elodie a mis fin à sa vie le 28 novembre 2004 à l’âge de 23 ans, au cours d’une crise aigue de douleur morale. Elle était atteinte de la maladie appelée dépression bipolaire que nous n’avions pas diagnostiquée.

Comme tout parent en deuil, j’ai été fragilisé par le décès de mon enfant. Mais la violence des circonstances de sa mort a sans doute exacerbé cette fragilité, qui s’est manifestée sous de nombreuses formes. Parmi elles, une vulnérabilité extrême aux paroles de l’entourage qui pouvaient, de près ou de loin, me ramener à Elodie.

Longtemps après son décès, et même encore parfois aujourd’hui, j’étais incapable de mettre la moindre distance aux remarques qui la concernaient, ce qui m’aurait pourtant permis de me protéger. Les propos étaient reçus sans recul, parfois disséqués. J’y recherchais avec obstination un sens caché, une vérité autre que celle que ma fille avait laissé paraître. Si cela m’avait aidé à mieux comprendre le long cheminement qui l’avait conduite à son geste ultime ? Si je m’étais trompé sur les explications plausibles auxquelles je m’étais raccroché ? Écorché vif, aux aguets et sans défenses, je pouvais être submergé d’angoisse quand un propos a priori anodin ravivait ma culpabilité. Je devais m’efforcer de contenir ma rage si des conversations abordaient avec un détachement que j’assimilais à de la désinvolture des sujets sensibles comme les maladies psychiques ou le suicide. A l’opposé, je sentais monter une douceur apaisante lorsque des mots ou des gestes de réconfort avaient su toucher mon cœur. Dans cet état de vulnérabilité, ce sont les jugements – heureusement rares – portés sur Elodie qui m’ont le plus ébranlé. Pour l’un d’ entre eux, ce le fut douloureusement et durablement.

Mon épouse et moi avons reçu un jour en pleine figure la phrase suivante : “De toutes façons, ça se voyait qu’elle n’était pas normale “. Ces paroles furent assénées par un ami médecin, alors que nous parlions d’Elodie quelques semaines après sa disparition. Nadine et moi tentions douloureusement de restituer à des amis de longue date et à leur demande, ce que nous avions compris de son acte ultime. Il a livré son sentiment puis tourné les talons, ce qui coupait court à toute possibilité de clarification.

“Elle n’était pas normale”. Point final. Ça fait mal comme un violent coup en pleine poitrine. J’ai eu la sensation qu’elle mourait une deuxième fois, mais en cet instant, assassinée. Tout son amour, sa générosité, son charisme, ses doutes, sa solitude, ses souffrances, sa soif de vie et même, son aura reconnue de jeune médecin, me semblaient dépouillés de leur authenticité pour être transposés dans le champ de ce que le sens commun nomme “anormalité”. Un médecin respecté avait posé son diagnostic, non pas de maladie, mais d’anormalité. Lorsqu’une maladie est détectée, l’intégrité psychique de celui qui la subit n’est pas mise en cause. Nous disons : “J’ai une maladie”. Nous ne disons pas : “Je suis une maladie “. A l’inverse, si quelqu’un est qualifié d’anormal, le même sens commun indique qu’il est anormal, pas qu’il a une anormalité. Le regard porté sur ses paroles et actes – en particulier ceux qui peuvent apparaître comme “hors normes”- est dès lors déformé par le prisme de l’anormalité. L’authenticité de l’être s’en trouve occultée. Elodie n’était pas normale. Elle n’était donc pas en pleine possession de ses facultés mentales et les facettes hors normes de sa personnalité pouvaient être commodément considérées comme anormales. Par ce jugement et pour ceux qui le partagent, l’identité de ma fille me paraissait lui être déniée, sa personnalité dévoyée. Ceci m’est intolérable. Je ne reconnais pas à ces gens là le droit de la juger et de la ranger dans une catégorie générique qui, au final, n’est qu’un non sens médical, l’anormalité.

Toute la phrase fait mal. “Ça se voyait…”. Quelle culpabilité ! Lui, médecin, avait vu, les autres aussi probablement, puisque, d’après lui “ça” se voyait. Mais nous, non. Nous ne faisons pas partie du monde du “ça”. Sans doute avions-nous pressenti quelque chose, mais sans être capables de voir. Nous étions aveugles par déni. Et c’est sans doute vrai. La culpabilité n’en est que plus violente, mais la colère aussi. Car si nous avons occulté les manifestations d’une maladie qui ne s’est pas révélée à notre conscience, il nous est pour autant impensable de qualifier notre fille d’anormale. En ne nous en confiant pas du vivant d’Elodie son jugement, notre ami avait peut-être voulu éviter de nous blesser. Il ne s’est jamais ouvert à nous depuis lors des raisons de son silence. Ceci n’a fait que renforcer mon ressentiment.

L’expression “ça se voyait” ouvre une deuxième fenêtre douloureuse. D’autres que lui, parmi nos amis et parents qui ont vu grandir notre fille, portaient-ils le même jugement ? Autant qu’il m’en souvienne, les échanges de propos sur nos enfants du vivant d’Elodie ne l’avaient pas laissé supposer. Nous avions bien senti quelque agacement sur sa réussite scolaire et sa débauche d’énergie, ce qui nous avait incités à une certaine discrétion sur ses performances. Nous nous étions interrogés avec eux sur des manifestations singulières de sa personnalité, comme randonner seule quelques jours en montagne, n’apprécier la salade que si elle est dégustée avec les doigts, ou douter constamment de soi, mais pas plus que pour les autres adolescents, dont le passage à l’âge adulte a parfois été difficile. Nos discussions n’avaient pas porté sur d’éventuelles pathologies. Certains de nos amis nous auraient-ils donc caché qu’ils considéraient eux aussi notre fille comme anormale ? “Ça se voyait”, a-t-il dit. Cette phrase prête à douter du regard que les autres portaient sur Elodie. Une nouvelle culpabilité. ” De toute façon…”. Le début de la phrase lui aussi résonne fort. C’est un verdict sans appel qui va suivre. Inconsciemment, le parent en deuil qui entend ces mots les projette dans son malheur, même si ce n’est pas le sens premier de celui qui les prononce : de toute façon, c’était fatal. De toute façon, ça ne pouvait finir qu’ainsi… Ça fait mal.

Cette phrase a cogné douloureusement dans ma tête pendant longtemps, même si ces lignes m’ont aidé à en atténuer la résonance. Oui, je suis dans une grande colère contre la maladie perfide qui a emporté Elodie. Oui, je suis coupable de ne pas avoir eu la lucidité nécessaire à la prise de conscience de la gravité du mal. Non, je ne veux pas que sa mémoire soit souillée par un jugement disqualifiant, qui accélère le passage vers l’oubli et une seconde mort. Non, je dénie à autrui le droit d’extérioriser un tel jugement. Finalement, toute ma rage et ma douleur, hormis l’absence, se sont concentrées dans ces mots, dont la portée a été bien au-delà de ce que pouvait imaginer son auteur : injustice, colère, culpabilité, dénigrement, oubli.

L’ami, qui de ce jour n’en a plus été tout à fait un à mes yeux, n’a sans doute pas compris les raisons de la distance que j’ai mis dans notre relation. Il s’y est résigné, attribuant probablement ce comportement à un effet du deuil. Mais il n’y a pas pire à supporter d’autrui dans une situation de grande douleur que la compassion, même si elle semble sincère, lorsqu’elle se conforte de suffisance et de préjugés. Une autre affirmation a elle aussi longtemps tourné dans ma tête, mêlant culpabilité et apaisement. Elle avait été énoncée et répétée par une amie très proche, elle aussi médecin. Elle nous avait dit : “Nous ne parlons pas assez de nos enfants”. L’amie connaissait bien notre fille depuis son enfance. Elle se sentait coupable, avec le double regard de l’amitié et de la connaissance médicale, de n’avoir pas deviné la maladie qui se développait. ” Nous ne parlons pas assez de nos enfants “. Elle adressait ce reproche, certes peut-être un peu à nous, mais surtout à elle-même. Notre amie se sentait violemment coupable de ne pas être allée au fond des choses, lorsqu’au fil de nos conversations et confidences, le sujet de nos enfants était abordé. Avec le recul, je crois comprendre ce qu’elle a voulu dire. L’amour très fort, parfois fusionnel, des parents pour leurs enfants, peut conduire à l’aveuglement et au déni du risque ultime qui pèse sur eux. Il peut occulter les signes précurseurs qui, souvent, se manifestent. Une amitié sincère mêlant compréhension et distanciation, deux qualités essentielles d’écoute, approfondit la confidence et ouvre la voie à la clairvoyance qui pourrait permettre d’éviter le pire. Du moins en était elle persuadée. Mais qu’aurions-nous pu échanger de plus que ce que nous ne disions déjà ? Ces échanges auraient-ils permis d’aller jusqu’à l’appréhension de la maladie ? Nous ne le saurons jamais. Elodie préparait l’internat de médecine. Aucun de ses amis étudiants ni de ses professeurs que nous avons rencontrés après son décès n’avait deviné la maladie, même si certains avaient senti son mal être. Mais je ne sais si ce constat sert de prétexte à soulager ma conscience ou démontre la capacité d’Elodie à entretenir l’illusion. En comprenant mieux le sens de cette phrase, je ravive ma culpabilité mais je suis très reconnaissant à mon amie pour sa démarche, qui est une preuve d’amour et qui nous propose une écoute partagée plus attentive de ceux qui nous entourent, surtout parmi les tout proches.

C’est tout le contraire d’un jugement. C’est une invitation à la connaissance de l’autre.

Ecrire ces lignes me fait du bien. Mais pour en être capable, il m’a fallu attendre plusieurs années, attendre que l’absence douloureuse soit moins vive, attendre que se glisse un peu d’ apaisement dans le besoin d’amour qui serre mon cœur à l’étouffer, attendre “d’apprivoiser l’absence” pour me réapproprier le lien fort et unique que nous avons tissé ensemble, toi et moi, Elodie, attendre donc d’être moins vulnérable pour que les paroles d’autrui soient reçues avec distance et ne puissent plus nous troubler, ou alors pour qu’ elles puissent simplement nous réconforter lorsqu’elles veulent être douces. Elodie, la seule vérité est et restera notre amour. Mais je suis toutefois encore loin d’avoir fait tout le chemin.

Guy Longueville – Juin2009

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