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Mon cher Deuil

Terre, le 1er novembre 2020

Mon cher Deuil,
Tu es venu comme ça, sans prévenir, à l’improviste comme on dit. Il y a quelque temps de cela tu n’étais pour moi qu’un synonyme de chagrin, de déprime, de mal être. Par conséquent, je ne t’ai pas ouvert les jours où tu frappais à ma porte. Je n’étais pas assez maso’ pour laisser entrer la “petite bête noire qui se vautrerait impunément sur mes humeurs”*. Oui mon cher Deuil, j’avais d’autres choses à faire que d’être triste, que de ressasser le passé. Je savais trop bien à quel point ça faisait mal de se souvenir des bons moments, des éclats de rires… Pour qui me prenais-tu ? Je n’allais tout de même pas me faire souffrir volontairement, en connaissance de cause. Cela aurait été presque malsain. Et puis, tu oublies, mon cher Deuil, que les gens forts ne pleurent pas, qu’ils ne tombent pas…

J’aurais pu c’est vrai, t’ouvrir la porte et te dire “Non merci Monsieur, je ne suis pas intéressée !” mais j’avais le pressentiment que tu ne m’en aurais pas laissé l’occasion. Je te savais expérimenté et te soupçonnais quelque peu effronté et perfide. Je t’imaginais donc plutôt retenir la porte, entrer dans une élégance arrogante et tout en essuyant tes chaussures sur mon paillasson me demander : “Alors comment ça va aujourd’hui ?”. C’est donc d’un ton à la fois effaré (quel culot !) et las que je t’aurais répondu : “Ça va !”. Tu te serais alors installé dans le fauteuil et aurais déclaré : “Ah quelle chance avons-nous d’avoir ce “ça va”. Il tente d’exprimer beaucoup mais il ne dit rien ! Il fait juste bonne figure, un joli masque sur ton visage qui lui ne semble pas s’en sortir aussi bien, si j’en crois tes cernes et ton regard vide. Des rêves se seraient-ils écroulés ? Ne croirait-on plus en l’avenir ?” Ces questions et cette image du psychologue revêtu de son bel habit noir me firent froid dans le dos.

Je préférai donc me cacher et ne faire aucun bruit pour que tu ne remarques pas ma présence. Je voulais que tu t’en ailles et non que tu me déranges, que tu te dises “Elle n’est pas là, je repasserai plus tard, à un moment plus opportun !”. Alors, en entendant tes pas s’éloigner, je me sentis soulagée (bon débarras !) et retournai à mes occupations.

Mais très peu de temps après ton départ, je commençai à me poser beaucoup de questions… C’était quand plus tard ? Et plus tard, aurais-je plus envie de t’accueillir qu’aujourd’hui ? Plus opportun, qu’est-ce que cela signifie ? Et plus opportun pour qui d’ailleurs ? Comment pouvais-tu savoir quand un autre moment serait plus approprié pour moi ? Qui étais-tu ? Un inconnu pas si méconnu ? Pourquoi me rebutais-tu autant ? Avais-je de nouveau porté un jugement sans savoir, sans vraiment (te) connaître ? J’étais si jeune la première fois que nous nous étions rencontrés, n’avais-je pas grandi, mûri ?” Je ressentis comme un malaise. Je ne reconnaissais pas mon comportement. Me cacher, ne pas bouger, ne rien dire… Je compris alors qu’en voulant te laisser penser que je n’étais pas là, je me laissais croire que je n’avais pas besoin de toi.

Tu ne faisais cependant pas le paon alors aucune raison de faire l’autruche ! Je sortis donc de ma planque et me confrontai à la réalité, à une vérité toute simple : la mort fait partie de la vie. Puis, des mots et des phrases résonnèrent dans ma tête telles les cloches d’une église dans les rues de la ville…

“Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre.” Nelson Mandela (1918 – 2013)

Je pris la décision d’affronter ma crainte, d’être perturbée en choisissant de faire face aux perturbations qu’engendreraient tes visites. J’étais prête à te laisser franchir le seuil de ma porte.

“Il faudra être forte”
Je compris que du jour au lendemain j’avais été inscrite à un championnat d’un sport de haut niveau pour lequel je n’avais pas été entraînée. Instinctivement, je commençai par me battre contre cette injustice, je cherchai un responsable, je m’usai à tenter de me désinscrire… Néanmoins, mon inscription était irrévocable et il me fallait simplement l’accepter. Je remarquai alors que mon nom était certes écrit sur la liste des participants mais qu’il n’y avait pas encore de date pour la compétition. En tant que novice de la discipline il me fallait donc commencer par le début et retrouver l’énergie qui me manquait. Je ne pouvais rester au stade de la fatigue, de l’épuisement.
C’est là que j’ai réalisé, mon cher Deuil, que je m’étais trompée à vouloir te considérer comme adversaire car tu étais en fait, mon partenaire. C’est toi qui m’as montré que j’étais bel et bien tombée, à plat ventre sur le ring. L’impensable m’avait inopinément, d’un seul coup de poing en pleine poitrine, presque mise à l’état de KO. Le souffle m’avait été coupé… Cependant, je pouvais encore respirer et bouger tous mes membres. Il me fallait à présent me cramponner aux appuis solides qui n’étaient pas loin mais qui ne seraient pas venus seuls jusqu’à moi. Je devais faire un effort pour les attraper. C’était l’heure de s’accrocher et surtout, de faire confiance au temps. Petit à petit, je me relèverai.

“Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends.” Nelson Mandela (1918 – 2013)

C’est ainsi que je partis en quête de la source des forces (mentales et physiques). Je n’oublie pas ici l’importance des coachs, des camarades, de la famille, des amis et de tous ceux qui m’entouraient et ont contribué, parfois même sans le savoir, à débroussailler le chemin. On n’est jamais vraiment tout seul.

“La vie continue”
Les premiers temps, j’ai mal interprété cette phrase et j’aurais pu aller dans une mauvaise direction, emprunter une voie dangereuse. Dans le flou, l’incompréhension, la peine, “la vie continue” peut prendre l’allure d’enclencher le bouton “play” après avoir appuyé sur “pause”. Gare à l’occultation ! En effet, c’est la même vie qui reprend mais autrement, malgré le déchirement. Pour la poursuivre il est bien nécessaire de considérer qu’à un moment, elle s’est arrêtée, qu’on a dit “coupez”. On prend en compte ce qui n’a pas fonctionné comme prévu (comme voulu) et on s’attarde sur ce que l’on garde et ce dont on se sépare, pour tenter d’obtenir ce qui nous conviendrait le mieux. On modifie, on s’adapte au nouveau scénario. Si la vie est un film alors jusqu’à notre dernier souffle nous sommes les acteurs principaux sur le plateau de tournage. La mort d’un protagoniste marque la fin d’une scène comme le chapitre d’un livre. Cela ne signifie pas cependant que “the end” s’affiche à l’écran ou que s’achève le roman.

Mon cher Deuil, tu as fait ton entrée dans mon histoire de façon assez soudaine et brutale mais je ne t’en veux pas. On ne maîtrise pas tout. J’ai senti un jour que tu aurais un rôle très important à jouer pour l’évolution de mon personnage, le développement de la personne que je suis. C’était donc à moi de te faire de la place, de te créer un espace (spatial et temporel) pour te laisser t’exprimer. C’est ensemble que la vie se poursuivait. Je devais aussi me rendre à l’évidence qu’il fallait continuer sans l’être aimé, sans sa présence, sans contact à son corps, sans le son de sa voix, sans l’odeur de sa peau. Il n’était plus là, je ne le verrai plus. Mais cela ne signifiait pas l’oublier. On enterre, on incinère mais on n’oublie pas (merci Mémoire !)…

Tu m’as donc aidée à analyser l’impact de la disparition, la nécessité d’apprendre à apprivoiser l’absence** pour mieux vivre avec. J’ai donc commencé à cultiver à ma façon le souvenir afin que je puisse ressentir une sorte de présence de l’âme mais surtout celle de l’Amour. “La mort n’arrête pas l’Amour.” (Anonyme). Grâce à toi, je me suis reconnectée à mon cœur gelé et ai senti le bloc de glace qui l’emprisonnait commencer à fondre. C’était une méthode tellement plus douce que d’y aller à coups de pioche.

Je ne te cacherai pas mon cher Deuil qu’il est parfois très difficile de continuer avec le manque et le(s) regret(s). C’est un peu comme devoir habiter avec des gens que l’on n’aime pas vraiment et que l’on ne sait jamais quand ils rentrent de leurs déplacements. Un jour ils débarquent. Ici, c’est à chacun de trouver des moyens pour vivre en colocation harmonieuse avec le mal provoqué par le manque et le(s) regret(s). Il ne faut cependant pas parer ce mal ou lui faire obstacle. Il est aussi chez lui, il a le droit d’être là. Il correspond à la douleur engendrée par la blessure (la perte de l’être aimé). Cette douleur est donc normale et naturelle. Il est primordial de l’atténuer mais il n’est pas possible de l’éviter.

Pour guérir d’une blessure, il faut d’abord la soigner. Là encore il ne faut pas juste patienter les bras croisés. “Puis-je ignorer une plaie profonde, faire comme si elle n’existait pas et attendre qu’elle cicatrise toute seule ?” Personnellement, je n’ai pas voulu essayer et ai préféré l’observer, la panser, m’en occuper au quotidien et éviter une souffrance perverse. J’ai mis un certain temps à trouver la bonne pommade mais aujourd’hui j’ai une belle cicatrice. J’ai appris à l’apprécier mais surtout je l’ai intégrée de façon consciente afin de m’aimer avec. Elle fait partie de moi ! Certains l’ont déjà vue, quelques-uns la verront et d’autres ne la remarqueront peut-être jamais. C’est moi qui déciderai si c’est un moment opportun…

Mon cher Deuil, je pense pouvoir te dire aujourd’hui que “j’ai fait mon deuil”. Je tiens debout, stable malgré les séquelles. J’appuie sur “play” sereinement, malgré les appréhensions. Je tourne la page curieusement, malgré les incertitudes. Je t’accueille désormais, toi vieil inconnu, en t’ouvrant les bras de l’amitié.
Laura,
qui dédie ce texte à son frère


* Extrait des paroles de la chanson “Dimanche (caresse-moi)” d’Yves Jamait
** Nom donné à une association française pour personnes endeuillées (www.apprivoiserlabsence.com)

Un commentaire

  1. Magnifique ! Merci Laura pour ce texte qui illustre parfaitement le temps du consentement à laisser entrer le deuil qui frappe à la porte. Cet "ami" dont nous ne voulions pas !

    Nos enfants ont tellement souffert de la mort de leur sœur il y a 37 ans, et rien n'existait alors. Ils se sont construits sur cette blessure qui se réouvre périodiquement. Il n'est jamais trop tard et je leur envoie ton texte qui sera un baume sur leurs plaies !

    Annick

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