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Ensemble mais seuls

Conférence de Christophe Fauré - AG - Paris- Juin 2009

Transcrire une conférence de Christophe Fauré est presque impossible : sa gestuelle, son regard, la chaleur de son ton, voire ses onomatopées comptent autant que ses propos. Néanmoins pour ceux qui n’ont pas pu assister à notre assemblée du 9 juin 2009, pour ceux qui étaient présents et qui veulent se rafraîchir la mémoire, nous en retraçons ici les très grandes lignes. Rappelons que Christophe Fauré, psychiatre, est l’auteur de Vivre le deuil au jour le jour et de Après le suicide d’un proche.


Un mythe tenace

Il faut tordre le cou à un mythe tenace : celui qui affirme que lorsqu’un enfant disparaît, deux couples sur trois volent en éclat. Rien ne vient étayer cela. La plupart du temps, lorsqu’il y a rupture, il y avait déjà des difficultés avant. A l’inverse, on voit des situations très chancelantes se solidifier. Néanmoins, la mort de l’enfant met un stress considérable dans le couple. Différences d’attitude entre les hommes et les femmes Les hommes et les femmes ont des manières différentes de gérer leurs émotions. L’homme a besoin de solitude, de retrait pour vivre le deuil. Mais il a aussi besoin d’agir, de faire des choses. Il est capable de se plonger dans son travail même s’il est dévasté de l’intérieur. Se déroulant hors de la maison, son travail constitue une pause dans la peine. L’épouse peut en nourrir du ressentiment : “Toi, tu continues à vivre”. La femme montrera, elle, une capacité à exprimer ses émotions, à mobiliser un réseau de soutien. Face à un homme qui ne parle pas, elle pourra penser : “Mon mari est insensible”. A l’inverse, ce dernier peut avoir des réflexions telles que : “elle parle en boucle, elle me tire vers le bas, elle s’apitoie sur son sort”. Pour la mère, nommer sa peine se suffit en soi. Mais face à ce chagrin exprimé, le père peut se trouver en situation d’impuissance : il est en effet habitué à résoudre un problème dès qu’il se présente. Là, comme il ne peut rien, il tentera de fuir dans la colère. Alors que le simple fait d’écouter est l’acte qui peut apaiser son épouse. Les hommes sont moins bien équipés pour supporter une charge émotionnelle négative. Le père apprend donc à ne rien dire pour se protéger.


On préfère se taire

Le couple peut être tenté de faire une relecture de ce qu’il a vécu. On se renvoie l’un à l’autre des reproches : “Tu as été trop dur en telle et telle circonstance”. Des remarques douloureuses, particulièrement en cas de suicide. On s’enferme alors dans le silence par peur des représailles. Mais le silence distille un reproche que l’on n’ose pas dire.. Parfois, on le cache tellement que cela ressort au bout d’un an. Conseil : même s’il est légitime de ne pas vouloir se disputer, essayons de nous dire, quand nous allons bien, nos griefs pour désamorcer les conflits.

Le point d’ultime solitude

Imaginez que vous êtes une sphère. On est né tout seul et on va mourir tout seul au centre de cette sphère : notre point d’ultime solitude. Le deuil nous propulse à l’intérieur de cette sphère, il nous contraint à habiter ce lieu. Le couple peut être vu comme l’adjonction de deux sphères, deux boules de pétanques, plus ou moins éloignées, ou proches à se toucher. Néanmois, il demeurera toujours une distance entre leur centre. “Il y aura toujours des lieux de solitude ultime où tu ne pourras jamais me rejoindre… L’erreur est de croire que tu devrais pouvoir.” Aimer quand on est en deuil, c’est donner à l’autre la possibilité de découvrir ce lieu intérieur.


Le pont d’amour

L’amour, c’est un pont entre deux rivages. Cette image permet de respecter l’autre dans son mystère. “Ne me demande pas de te rejoindre, tu ne le peux pas.” C’est très important. En revanche, il faut veiller à l’entretien, à la maintenance du “pont”. Il faut savoir faire alterner les états “tout seul” et “avec toi” : “Où tu en es ?” Sinon on risque de se perdre de vue.

La sexualité

Il est indispensable de parler de cette intimité. En effet, après la perte d’un enfant, les relations sexuelles sont fondmentalement perturbées. Parfois pour deux ou trois ans. Dans l’étape de déstructuration du deuil (six à dix mois après le décès), le vécu dépressif entraîne une perte du désir, une perte de la libido :”J’ai pu envie…” Cela peut s’accompagner d’une énorme culpabilité d’éprouver du plaisir alors que l’enfant est mort. C’est une source d’agressivité si le compagnon et la compagne ne sont pas synchrones. La femme recherchant dans la relation le côté câlin, le cocooning, quelques préliminaires…. L’homme, lui, trouvant un apaisement dans la jouissance.


Comment se rejoindre ?

Constat : on est blessé. Il faut oser le dire : “Je suis blessé. J’ai des besoins différents des tiens”. Il y aura, c’est incontournable, des moments de distance, des moments où l’on se découvrira différents : “Toi souffrant comme ça, je ne l’aurais pas imaginé ! Toi, fermé comme ça ! Toi, généreux comme ça !” On sera vigilant à ne pas se disputer pour des âneries. Il faut arriver à tenir cette attitude sur la durée. Et une fois l’orage passé, il se peut que l’on se dise : “Ce que nous avons traversé ensemble est précieux”. Tout l’enjeu étant de parvenir à cette conclusion : “Je te rechoisis”.

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